MONSTRE VA !  
MARC BOURLIER, L'HOMME DES BOIS :  
INTIMITÉ DU DEHORS.   

  
"On me demande parfois ce que je nomme présence. Je répondrai : c'est comme si rien de ce que nous rencontrons n'était laissé au-dehors de l'attention de nos sens"
(René Quinon)  
 
Le peintre de Lascaux disposait de symboles et de mythes accumulés pendant des millénaires de gestation, l'artiste d'aujourd'hui ne possède que les débris calcinés d'un monde en régression qui forment pourtant le seul aperçu sur le futur très provisoire.

C'est justement parce que notre futur est de plus en plus provisoire et dérisoire que le travail de Bourlier se frotte de plus en plus à des "lambeaux" mais vers une sorte d'utopie de la vision. D'où la nécessité de cet échange entre la matière et l'image ainsi que l'intensité d'une attention aux choses et au corps.

Et ce par ce qui devient - des taches primaires jusqu'à la sculpture primitive - une "méthode" de construction du réel qui fait abstraction naturellement des idées reçues et de toutes conventions. Il y a donc chez l'artiste diverses manières de mettre à nu le corps en des matières brutes qui en deviennent les opératrices et la possibilité "expérimentale" de questionner le réel comme retourné.  
 

Marc Bourlier Bois flottés
C'est la seule chose que l'art peut envisager sans avoir nécessairement recours à des références explicites : l'être est un spectre et c'est donc bien en tant que spectre, qui nous voit sans être vu, qu'il doit être pris, qu'il doit être vu. Et pour rendre compte de cette spectralité, il faut sans doute ce passage, ce transfuge comme si l'artiste né à Saigon, et qui passa ensuite sa jeunesse entre l'Afrique, l'Amérique du sud, l'Asie à nouveau était prédestiné à fabriquer d'étranges réincarnations après tant de lieux traversés et qui ont formé sont goût pour la couleur. C'est d'ailleurs ce qu'a affirmé l'artiste admirateur de Calder, Miro, Braque et Léger lorsqu'il se décida de s'engager dans l'art comme en un sacerdoce.
 
Iris Clert, la première, a montré ses " taches " et ses recherches sur l'infini de la tache dont au début de sa carrière il dirigeait la matière liquide pour lui donner quelque vraisemblance, pour lui donner visages et surtout identités avant que ces silhouettes insolentes et sans âge s'évanouissent pour donner une incroyable série de figures de stars, imaginaires avant de les abandonner pour amorcer un long travail sur carton ondulé : se succèdent ainsi les "microsillons" et les " pictogrammes " comme autant de signes insouciants et joyeux.  
 
Mais c'est en 1995, lorsque son regard fut capté sur une plage normande par le premier de ces mystérieux petits bois flottés que la mer avait déposé qu'une étape capitale de son travail commence : soudain Boulier n'est plus peintre, il devient sculpteur.  
 
Se centrant toujours sur l'élément humain, la géométrie de l'espace permet des assemblages de myriades de petits bonshommes, sagement ordonnancés dans des tableaux où la matière se donne à toucher, où les aspérités du bois donnent à elles seules l'idée des couleurs. A ce stade de sa recherche on peut même affirmer que l'artiste n'est ni tout à fait sculpteur, ni tout à fait peintre mais plus au sein de cet univers aussi plastique que mental dans lequel il navigue tel un Gulliver au milieu de ses lilliputiens. Ces derniers d'ailleurs s'enhardissent de plus en plus et semblent s'échapper, se dégager des sortes de bas relief où l'"artiste voulait les confiner. Mais il faut bien, à ce titre et à mesure que l'¦œuvre avance, parler d'art brut plus que d'"art pauvre, bref d'un art où Bourlier intervient le moins possible en une sorte de minimalisme opératique. Une légère scarification par-ci, un point de creusement par-là et soudain surgissent des ¦œuvres à part entières mais entièrement à part jusqu'à l'émergence de sa série des bâtons de fécondité qui magnifie ses petits êtres qui nous ressemblent tant. Le créateur les métamorphose en prophètes d'abondance dans une tradition héritée des arts premiers d'Afrique.   
 
Les sculptures de l'artiste se révèlent comme des pièges à émotions comme le sont celles de Boltanski ou de Louise Bourgeois qui d'ailleurs ne sont pas sans parentés avec celles d'un artiste qui pousse cependant plus loin la dérision et la sidération. La force d'inertie de ces " monstres " ne peut que susciter des interrogations qui dépassent le pur plaisir esthétique. En conséquence, l'artiste aura réussi à travers les explorations de ses propres fantasmes sinon à nous les faire partager, du moins à nous les rendre obsédants dans une transgression de l'image : là où beaucoup joue de la pléthore qui engraisse, l'artiste va vers une sorte d'effacement.  
 
L'artiste projette des visions qui ouvrent à une sorte d'universalité. Elle marque une obsession, une hantise de l'entrave dont le créateur veut libérer ses figurines comme s'il voulait réparer le trauma d'une scène plus ou moins primitive, répulsive mais attirante voire attractive et qui a pu entraîner d'abord une pulsion vers un lieu d'enfermement, d'impossible séparation. De telles figures restent sans doute nécessaires pour penser l'être, son rapport à l'autre, au monde. Et la force d'ironie et d'outrance qu'elles contiennent et concentrent dans leur simplicité fait vite se gercer le rire sur les lèvres du spectateur. Une sensation quasi tactile le saisit là où Bourlier joue sur la juxtaposition de deux registres opposés : la jubilation et ce qu'il faut bien appeler par son nom : le tragique, un tragique de situation. Aussi, ce que, à l'origine, ses ¦œuvres laissaient entendre, apparaître, percevoir (la confusion des corps) est remplacé par leur procession lente où demeurent l'attirance, la fascination que les "sculptures" les plus récentes provoquent à travers leurs formes phalliques : à savoir une levée du désir.  
 
J-P Gavard-Perret

Marc Bourlier, Rétrospective, Galerie Béatrice Soulié, Paris.  

Marc Bourlier